Thèmes musicaux, entre lyrisme et intériorité, accompagnant le déroulement des oeuvres et des textes sont du compositeur Marcel Henri Faivre et interprétés par des solistes de l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo.

Avant-Propos

adagiosbigCette mini anthologie de 17 écrivains est illustrée d’environ 140 reproductions de tableaux données par des collectionneurs privés (dont Paule Ferrando), essentiellement par Marion Bué-Vidal qui a archivé tout l’ensemble de la peinture de la France d’Algérie, en trois livres d’art,  » Alger et ses peintres « ,  » l’Algérie des Peintres « ,  » l’Algérie du Sud et ses Peintres, 1830 – 1960  » Ed. Paris Méditerrannée. Je les en remercie.

Des textes courts sont présentés avec une volonté de mise en relation de pôles différents, créant une circulation de vie entre les œuvres et redistribuant les hiérarchies admises.

L’un de ces pôles, mythique, sous-terrain, que n’évoquent pas les textes choisis mais le nom de certains écrivains, est celui de Jugurtha qui, sous ses multiples masques, fait partie de la mémoire collective française et algérienne.

Cela, depuis Salluste, historien latin, gouverneur de Numidie en 46 avant J-C, qui en décrit l’histoire, jusqu’à Kateb Yacine, avec Nedjma en passant par Rimbaud et son poème épique, Jugurtha, écrit en vers latin à 15 ans, en 1859, par substitution de Rome à la France impériale et de Jugurtha à Abdel Kader. Rimbaud est à l’origine du mythe fondateur du génie africain que Jean Amrouche rendra célèbre avec son essai l’Eternel Jugurtha.

On trouve, également thématisé, dans l’œuvre de Mohammed Dib, qui vient de nous quitter, ce même mythe qui est chez cet humaniste, puissance d’ordre spirituel.

L’autre pôle, apparent, celui-là, est la relation à la généalogie africaine.

Elle éclate particulièrement dans le choix du poème de Jean Pomier, fondateur, avec Robert Randau, du courant littéraire l’Algérianisme, dont le manifeste est paru dans le n° 5 d’Afrique, 1924.

Et l’on peut saisir, avec l’évolution de l’histoire dans laquelle s’inscrit ce courant de littérature de 1920 à 1945-50 ~, passionnant quoique pratiquement inconnue à ce jour, comment tel auteur s’articule à tel autre, hors de toute chronologie, mais dans une chaîne identitaire, à laquelle correspond à chaque fois sa propre expression culturo-linguistique. Cela depuis l’Antiquité, avec Apulée, St Augustin, ces grands berbères, Jugurtha, roi de Numidie, qui font partie de notre héritage occidental comme de celui de l’Algérie, terre de passage, d’occupation, de sédimentation. Je ne développerai pas cet aspect par manque de temps je l’avais évoqué lors du « Café Littéraire du Procope ».

Nous suivons une construction d’ensemble qui va des débuts de l’Algérie chrétienne au4ème siècle avec un extrait du livre de Robert Migot, Sainte Salsa, la Chrétienne Martyre, 1940, jusqu’à l’Algérie moderne dont l’acte fondateur fut la conquête française.

En passant par un extrait de Cendres, 1934, un hommage au poète Jean Amrouche, ce mystique recevant sa légitimité de Dieu, lui qui est né, en 1906, dans une famille berbère christianisée.

Il fut à la radio puis à l’ ORTF, le brillant défenseur de notre patrie littéraire.
Il a dit de lui-même « je suis un algérien francisé, le plus francisé des algériens. »

Mais revenons au thème de l’Africanité, avec les chroniques d’André Tabet dans la Rue de la Marine, 1938, tableaux vivants de la Casbha, témoignages uniques sur la vie d’un lieu qui n’existe pratiquement plus mais qui continue à inspirer les écrivains d’aujourd’hui.

« L’Europe s’arrêtait à la frontière de cette cité suspendue dans le ciel » explique avec passion André Tabet, avocat pénaliste, et Georges, son frère, dans la Casbha de Papa, 1967. Ils la restituent dans ses mœurs, sa vie cruelle, grouillante, parfois abjecte, avec une sensibilité et une sensualité discrètes.
Conjointement, les deux frères s’intéressent au cinéma et cosignent les dialogues de films dont le Corniaud, la Grande Vadrouille.

Vous entendrez un texte de Camus sur Tipasa, choisi non seulement pour sa splendeur d’évocation et de style, mais parce que Tipasa est le lieu édénique de l’esprit d’enfance et d’adolescence. Déchiré contradictoire, Camus tente de se maintenir à l’intérieur d’une fondation utopique. Il est désespérément en quête d’une position, d’un sens de l’existence qui est sa raison d’écrire, dans cette impasse historique qui était celle de tous les écrivains de son époque. Impasse ou ouverture selon les auteurs.

Tout comme Emmanuel Roblès, cet oranais dont les deux passions furent l’écriture et les voyages. Il vécut dramatiquement dans un contexte difficile, revendiquera le titre d’auteur maghrébin pour ses amitiés et son soutien fidèles à des auteurs comme Mouloud Ferraoun, Mohammed Dib.

Abdelkader Fikri (1891 – 1953), fils d’une faille de notables de Miliana, doublement éduqué en français et en arabe, signe ses articles de journaliste sous le pseudonyme d’el Arabi. Il plaide pour une assimilation totale, pour le respect des traditions et une égalité de condition entre communautés. Premier auteur arabe musulman admis à l’Association des Ecrivains Algériens, il écrit un seul roman Zorha, la femme de mineur 1925, et un essai dialogué avec Robert Randau, les Compagnons du Jardin, 1933, genre inédit dans le contexte de l’époque.

Ces hommes sont déchirés par une double appartenance, liés par ciment de la langue française et de notre patrimoine culturel et leur héritage culturel arabe. Leur drame résidera, de toute façon, dans leurs choix, car ils sont au cœur de la problématique même de la situation coloniale.

C’est pour une tout autre raison, le cas douloureux de Jean Brune qui, dans ses quatre livres des années 60, cette haine qui ressemble à l’amour, journal d’exil, la Révolte, Interdit aux chiens et aux français, a voulu faire comprendre pourquoi certains ont lancé leur vie dans une aventure qui s’est révélée une impasse.

« Je m’estimerais comblé si, à travers ces quatre livres, j’étais parvenu à parler de l’Afrique aux africains en terme d’amour et si j’avais exprimé, avec un peu de leurs rêves secrets, un reflet des envoûtements que prodiguaient pour nous, les terres merveilleuses dont nous avons été chassés ».

Ni Marcello-Fabri, mort en 1945, ni ses amis algérianistes, Robert Randau, Jean Pomier, Paul Achard n’ont eu à exercer d’engagement politique sur le terrain. Le rêve de fraternité pour lequel Marcello-Fabri a milité en un parcours singulier, s’est concrétisé, avec ses deux revues, dans une croyance en l’intellectualité, au nom de la conscience et avec la création de la FATI, en 1938 avec son ami le peintre Augustin Ferrando. La Fédération Africaine des Travailleurs Intellectuels, foyer vivant de publications, colloques, expositions, promotion, l’artisanat maghrébin, en liaison avec Oran où Augustin Ferrando poursuivaient sa très belle carrière de peintre.

Abdelkader Fikri, grand ami de Marcello-Fabri, dit de celui-ci « il est un intellectuel africain, un nouvel esprit jeune et plein d’audace, un esprit naissant où se rencontrent Rome, Paris et Médine à la fois »
Ces paroles, par réfraction et avec quelques réserves, font penser à celle de Jean Amrouche :

« le Maghrébin moderne combine dans un même homme son hérédité africaine, l’islam et l’enseignement de l’occident ».

De Paul Achard (1897 – 1962), dont l’œuvre n’est pas rééditée, nous avons pris un extrait des Sallouetches, évocation pittoresque de l’Algérie des années 40, d’une facture classique élégante, où sont enchâssés des mots de pataouète, avec un réalisme teinté de poésie.

L’homme, autant que l’écrivain, est hors du commun. Etudes de médecine, de droit, de lettres, il est capable de tenir une conversation en grec, en latin, en arabe littéraire et en arabe dialectal. Médaillé des guerres de 14 et de 39 – 40, reporter journaliste critique théâtral, romancier, il s’installe à Paris où il poursuit une carrière brillante : au cinéma, au théâtre. Il est successivement directeur des Théâtres Lyriques Nationaux, vice président de la société des Gens de Lettres, puis de la Sacem.

Son œuvre est consultable chez sa fille.

Jean Turin (1891 – 1967), avec un extrait de son livre Incertitudes, 1953, est dans le registre de la méditation, du testament spirituel, d’une recherche philosophique.
Nous savons combien il est important, aujourd’hui, de retrouver les valeurs de l’humanisme qui passent, entre autre par une démarche intérieure. De ce magistrat oranais, amoureux des Lettres, vous trouverez un extrait de son roman Annaba, 1959, dans le livre Rivages d’Algérie, 2000, complémentaire de cette vidéo. Et une biographie de sa fille Jeanine de la Hogue.

Enfin, je tiens à rendre hommage, avec beaucoup de respect et d’amitié, à deux auteurs contemporains, Geneviève de Ternant et Jeanine de la Hogue, pour leurs écrits et leur travail de mémoire. J’y associe, en pensée, Denise et Mario Faivre.

Geneviève de Ternant est née à Oran et reçoit à 15 ans le prix des Jeunes Poètes de France. Elle s’établit à Nice et publie dans de nombreuses revues poétiques. Ses principaux recueils sont Eve Gemellaire, Poèmes dans la Tourmente, Passe-Muscade et Cornemuses.

Humour, gravité, tendresse, elle a un style tout en nuances, une sensibilité à fleur de peau, mais toujours tenue en main pour laisser affluer la note dominante du poème. Passion et indignation la guide pour nous bouleverser avec les récits dramatiques de l’Agonie d’Oran, longtemps occultés, que des historiens algériens ont fait avaliser par des historiens français cette année.

Sensualité et gourmandise sont réservées à deux livres de cuisine, en collaboration avec Henriette Pariente. Elle a longtemps dirigé l’Echo de l’Oranie.

Jeanine de la Hogue, née à Témouchent, s’est installée à Paris. Elle a travaillé dans l’édition chez Flamarion et Bordas, elle a été journaliste, rédactrice en chef de la revue Atlas, entre autre. Puis elle s’est spécialisée dans la littérature de l’Afrique du Nord. Elle a été vice-présidente du Centre de Documentation Historique de l’Algérie, fait partie de nombreuses commissions dans le domaine de la culture et de la mémoire historique.

En 1986, avec le Ministre Jacques Augarde et Anne-Marie Briat, elle fonde l’association culturelle Mémoire d’Afrique du Nord qui édite une revue Mémoire Plurielle et des cahiers de biographies.

Elle a publié des articles, des anthologies : Mémoires écrites de l’Algérie depuis 1950, Les Auteurs et leurs œuvres, en collaboration avec Simone Nerbonne, Les Pieds Noirs, Des Chemins et des Hommes, Mon Algérie et Ces Jours que nous avons tissés, œuvres collectives. C’est une bibliothèque vivante et consultable, tout comme Geneviève de Ternant.

Entre Ballades triste pour une ville perdue, 1996, livre de nouvelles bouleversantes, et Mémoire d’absence, un roman écrit dans une langue magnifique, nous avons toute l’évolution d’une mémoire qui filtre ses matériaux au service d’un style poétique et dépouillé, celui de son monde purement imaginaire.

Les textes que vous allez entendre – je tiens à le signaler – existent autant et bien plus que ce qu’ils disent dans cette vidéo. Les thèmes des livres dont ils sont extraits, agrandissent l’espace, amorcent la description d’une société différente. Le passage de la langue française vers d’autres registres syntaxiques, stylistiques, se fait parfois grâce à l’apport d’expressions populaires qui ont leur propre capital d’autorité, le pataouète, parfois grâce à l’apport du patrimoine littéraire arabe et cette ombre portée sur notre langue lui donne une étrange beauté.

La musique de Mario Faivre, sinueuse comme une arabesque, tendre et têtue jusque dans ses interrogations, cerne avec intensité nos plaintes nos doutes et nos certitudes. Elle est dessin, chant, poésie.

Le but de cette vidéo est de transmettre, de magnifier une civilisation, des souvenirs, afin de rester dans la dimension onirique propre à la subjectivité de chacun.

Simone Rinaudo

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