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Les multiples niveaux d’éclairage d’une œuvre

Marcello Fabri

Marcello Fabri

Marcello-Fabri, né à Miliana en 1889 et mort à Alger en 1945, est plus que jamais un écrivain d’aujourd’hui, à la fois poète, quel que soit le domaine culturel appréhendé, humaniste, homme d’action, profondément algérien de conviction et de culture.

Les sources ensoleillées de la Méditerranée, les nuances colorées de sa terre natale ont nourri son œuvre. Celle-ci avait commencé à ensemencer la culture française de la métropole, à les faire se connaître en un échange des plus enrichissants, grâce à ses deux revues fondées à Paris, « La Revue de l’Epoque » en 1919 et « L’Age Nouveau » en 1937.

Il est aussi bien peintre (voir Paysages d’Alger récemment réédité par les Editions Santa Maria, enrichi de peintures de Gaudissard et de Ferrando), que musicien amateur éclairé. Poète de l’amour, de la ferveur enthousiaste mais lucide en l’homme et en sa volonté. Pamphlétaire ardent de « la haine qui pousse l’homme aux révoltes indispensables », il sait bien que « détruire, déjà, sera bâtir pour d’autres et qu’il ne faut pas dépasser le rêve sûr dont s’illuminent les apôtres ».

image1S’il sait construire prose et poésie en visionnaire et en compositeur de symphonies (voir « Poèmes synchroniques suivis de la Messe d’art« ) c’est pour mieux nous rappeler à la vraie vie qui est “poème immense et magnifique” malgré l’angoisse inhérente à sa pensée, au choix de ses actes. Il est cet homme attentif à ses amis comme à ses ennemis, et, avec une extrême délicatesse, “aux choses (qui) parlent un langage… (et) en parlant, nous enseignent à vivre”.

Il fut aussi romancier (« La Force de vivre« , « L’Inconnu sur les villes« , « Puissance de la foi« ), essayiste (« La Terre et les miraculées« , une histoire des grandes religions ; « Œdipes sans énigmes« , un essai de philosophie et d’esthétique de l’art dont la grille de décodage essentielle est la poésie), critique (« Regards sur le destin des arts« ) et, toujours, poète (« Les Chers Esclavages« , « De l’île déserte« , « Hallucinations« ). Des extraits de l’ensemble de cette œuvre si diverse ont été réunis, avec commentaires et analyses, dans le livre « Iles, fil d’Ariane », éditions Santa Maria, 1998.

Cet homme à la personnalité très contrastée, ce créateur d’une œuvre aux mille facettes, s’est servi du rythme de ses vers, créant ainsi la sensation d’une rêverie indicible exprimée par l’arabesque en peinture, en poésie, abordant intuitivement ce que seront plus tard les Arabesques, courtes créations musicales de son fils, Mario Faivre (voir Colloque 2000), dont un critique a pu dire à juste titre, qu’il était le “poète des sons”.

Marcello-Fabri a joué de l’intensité de ses pensées à l’instar du rythme des vagues sur les rivages de cette Méditerranée, tant aimée, qu’il a parcourus, fasciné, au cours de ses voyages en Algérie. Rivages qui seront toujours, pour lui, ceux d’une île symbolique dont il sera le Robinson idéal des joies, des peines ou des solitudes.

Son vocabulaire est musical, coloré, sculpté selon le désir ou la nécessité, par des mots reliés entre eux par des tirets, tantôt concrets jusqu’à la crudité, tantôt abstraits jusqu’au raffinement d’une pensée qu’il faut suivre avec attention et patience pour en pénétrer tous les arcanes.

Sa vision intérieure suit des harmoniques qui sont autant de portes entrebâillées vers des mondes nouveaux, où notre émerveillement reconnaît là des jalons posés pour l’entendement de nos propres espoirs ou souffrances. En cela, ses écrits ont valeur d’exemple et tout particulièrement aujourd’hui, où nous sommes perdus dans les mille possibles que semble nous proposer une vie, la nôtre, où le discernement devient une vertu de plus en plus difficile à exercer. Ses écrits posthumes, « L’Age Nouveau« , continuent, après sa mort, d’être édités par Geneviève Marcello-Fabri, son épouse, avec une volonté, un amour, sans faille. Ecrivain, musicienne, elle fait rejouer en 1947, au Théâtre de l’Humour, co-dirigé par Roger Lauran et Jean Mercury, la seconde pièce de théâtre de Marcello-Fabri, Le Génie camouflé, créée en 1925 au Théâtre de l’Œuvre, dans la mise en scène de Lugné-Poe.

Ecrivains et critiques à Paris, à Alger, ont suivi et analysé l’œuvre de Marcello-Fabri. Aujourd’hui, d’autres écrivains, d’autres critiques en ont découvert les éclats, les ont admirés et portent, à leur tour, témoignage. Mario Faivre s’empare en musicien de ce matériau, et ce sont d’autres niveaux de significations qui éclairent, ainsi, ses compositions musicales, qui sont jouées en France et à l’étranger. Dans cet esprit, deux concert-récitals ont eu lieu en 1999, à Juan-les-Pins et à Roquebrune-Cap-Martin grâce à l’association « Mémoire d’Algérie ».

Par des livres, par des colloques, Mario Faivre s’est attaché à perpétuer non seulement la mémoire littéraire et artistique de son père, mais aussi la grande diversité culturelle des amis de celui-ci. Sans ce désir de mise à jour par un travail de recherche, sans cette volonté de juxtaposition des textes par des compositions musicales, nous serions peut-être privés d’œuvres oubliées, qui sont les seules valeurs qui honorent et perpétuent une civilisation, celles de l’esprit.

Simone Rinaudo

La Baie d’Alger sous les nuages

La Baie d'Alger sous les nuages, 1915, Marcello Fabri

La Baie d’Alger sous les nuages, 1915

Dans une harmonie voilée, dégage avec vigueur le ciel et la mer. Le ciel vibre de toutes les nuances de bleu, de gris, de vert et de rouge. Celles-ci animent aussi les petites maisons à la limite des champs bordés d’arbres. Seule, la mer semble d’une tonalité unique où se noient les détails, à peine perceptibles, d’une peinture pourtant très travaillée.

Une fine ligne blanche la sépare du ciel et de la terre, née de la chaleur de l’été ou de la lumière d’une fin d’après-midi. Légèreté, luminosité de celle-ci, par contraste avec celle des haies sombres ou du blanc épais des maisons aux tuiles rouges. La vitalité de ce paysage calme est diffusée par la subtilité des couleurs, la réduction des lignes à l’essentiel. Il bat comme un cœur heureux.

Environs d’Alger

Environs d'Alger, 1916, Marcello Fabri

Environs d’Alger, 1916, Marcello Fabri

La toile “Environs d’Alger”, 1916, où l’on aperçoit, au fond à gauche, la ville et le port de l’Agha, est la plus contrastée. Le paysage est plus grandiose que celui des “Hauteurs d’Alger à Kouba”, pourtant c’est le même, seul le cadrage diffère, de même que dans sa toile de 1914, “Le séminaire de Kouba” ; retrouvée récemment chez un collectionneur.

Des Environs d’Alger sourd de cette lumière du soleil, mate à force de violence, du plein midi, écrasant de sombre, et même de violet, le cyprès au premier plan. L’arbre domine le tableau et le coupe presqu’en son milieu. La mer, au loin, vibre de bleu, jouxte des jaunes verts, encore des violets, ombres d’une vitalité âpre sur le rouge de la terre. Le dessin des champs en damier, le blanc légèrement gris des maisons composent une sonate de couleurs, “en fonction de quelque harmonie invisible / Ainsi qu’aux notes de l’octave, du rouge aigu au violet grave / dans les plans et reliefs mentaux ou plastiques (…) / chaque partie d’un complexe harmonique est en relation avec l’ensemble”’. (Six poèmes synchroniques, suivis de la Messe d’Art, 1922).

Le paysage, là encore, se referme sur lui-même, vide apparemment. Il est la réplique exacte de ces vers, extraits du même recueil ;

“Agrandis de ton infini le champ infime de l’espoir – espace du silence s’épanche en la nef de mon âme violet, pourpre, camail or croisés-ostensoir l’ombre vit multanisme et tout son violet est pailleté de jaune (…)”

Berbères devant la baie

Berbere devant la baie, 1933, Marcello Fabri

Berbere devant la baie, 1933, Marcello Fabri

Avec Berbères devant la baie, 1933, nous sommes en présence d’une manière de peindre plus âpre, plus hâtive, totalement dépouillée.

Au premier plan, un groupe de trois hommes en burnous, attitudes raides, encadrés par deux arbres. L’un, écorché vif par la fin de l’automne, se réduit à quelques traits secs en forme de V, comme des fémurs. Marcello-Fabri a écrit un poème en écho à ce tableau, mais avec une angoisse métaphysique dont celui-ci n’est nullement chargé.

L’autre arbre épanouit les couleurs automnales de son feuillage jusqu’au ciel, peint aux mêmes couleurs vives et rousses. Un ciel embrasé. La mer et la baie, à l’arrière-plan, s’interpénètrent aussi, dans les verts et les bleus durs. Nous approchons du registre fauve de la peinture chez Marcello-Fabri, c’est le seul tableau de ce genre qui soit connu. Le blanc des burnous, virant au jaune dans les plis, comme le blanc de l’arbre nu, sert à dramatiser le paysage.

L’humain comme le végétal sont ici théâtralisés par la couleur, élément moteur.

Montvert-Kouba

Montvert kouba, 1917, Marcello Fabri

Montvert kouba, 1917, Marcello Fabri

L’équilibre du paysage s’appuie sur une touche de blanc, au cœur du tableau. Nous sommes en présence de la couleur du lait de la terre, face à une flaque jaune pâle de soleil, tachetée de gris beige.Dans le tableau Montvert, Kouba, 1917, sensible à une échappée de clarté sur la campagne par une porte-fenêtre, il laisse deviner, grâce à l’encadrement de celle-ci et par une opposition de couleurs, un clair-obscur d’intérieur.

Les mêmes tâches dans le ciel figurent les nuages, comme si celui-ci se mirait sur le sol. A partir de ce point central, Kouba est en ligne de fuite, la mer est verte. Nous sommes dans un effet de perspective classique. La douceur de l’ensemble voile la volonté d’aller au cœur des choses. Tout célèbre la beauté des paysages saisis sur le vif.

Triptique de la Baie d’Alger

Triptyque, baie d’Alger, 1915, est une grande huile, traitée de manière dite, aujourd’hui, académique.

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Triptyque, baie d’Alger, 1915

Là, nous changeons d’atmosphère, nous ne sommes plus dans le temps fluide de l’humain. Tout est mesure, harmonie, douceur des teintes, dans ce tableau où l’espace et le silence circulent d’abondance autour des arbres en fleurs, tout au long du paysage étalé en trois panneaux. L’encadrement, peint d’un vert de colline, agrandit encore le champ de vision au lieu de le limiter. Nous sommes dans l’art pur de la fresque.

Equilibre entre les jeux des formes des arbres, flèches sombres des cyprès ou courbes larges des cerisiers en fleurs. Leurs troncs ont la même blancheur pâle que celle des fleurs, nuancée de vert ou de rose, tout comme la mer aux irisations d’opale. Les mouvements du terrain épousent les touches d’ocre et de roux. Tout dans ce paysage est intériorisé, dépouillé, indifférent au regard extérieur. Les arbres, les vallons sont tournés vers la mer, au loin.

Une sérénité s’exprime, intemporelle, étrange, difficile à exprimer, parce que nous entrons comme à l’improviste dans un autre temps où l’homme n’a aucune nécessité d’être.

“Le monde sourd-muet a tellement à dire”, écrivait Marcello-Fabri dans le poème “Choses” de Notre-Dame de la Chair.

Le séminaire de Kouba

Le séminaire de Kouba est une courbe douce comme une épaule de femme, ou un bras protecteur enserrant, en une seule ligne essentielle, la terre et le ciel. Elle rythme le tableau en deux masses d’égale importance.

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Le séminaire de Kouba

A la pâte lourde de la terre, s’oppose le ciel, traité en pastel. La courbe épanouie des pins parasol s’oppose au trait étroit des cyprès et le mouvement joyeux est donné par la danse des arbres sur la ligne de crête. L’ensemble, dans son équilibre, repose, tout en bas du tableau, sur trois taches blanches percées d’yeux sombres qui semblent nous regarder.

Trois morceaux de maisons aux fenêtres noires, écrasées, nous font entrer dans le paysage par cet effet de perspective verticale. Elles donnent au ciel un espace infini.

Hauteurs d’Alger à Kouba

Hauteurs d’Alger à Kouba

Hauteurs d’Alger à Kouba

Les “Hauteurs d’Alger à Kouba” est plus intimiste. Le paysage est cadré à partir de troncs de pins, au premier plan : les maisons dégringolant vers la mer sont vues au travers. Cette toile restitue le charme de la lumière africaine et la grâce d’un paysage méditerranéen. Avec une douceur dans la force des tons et du trait.

En poète, Marcello-Fabri sait “attendrir la lumière et tamiser le jour” (“O joie humaine”, L’île déserte, 1939).