Le moment m’a paru propice, après « Djazaïr, une Année de l’Algérie en France, 2003 » et l’élan de curiosité et de sympathie des publics français et algérien désireux de mieux connaître leur histoire, de s’interroger sur le cadre artistique de notre civilisation française d’Algérie.

Et compte tenu de ce compagnonnage de nos deux pays sur l’échelle de l’humanité, quel cadre permettrait de restituer dans toute sa véracité et son ampleur, les écrivains, les œuvres qui ont contribué à forger la véritable physionomie intellectuelle de cette civilisation française avec ses caractéristiques génériques, thématiques, esthétiques, linguistiques. Cela, jusque dans ses répercussions dans la littérature maghrébine d’expression française.

Faute de matériel facilement accessible au public, j’ai réalisé à quel point nous avions une mémoire tronquée, incomplète. Cela, à partir de mon travail de promotion de l’œuvre d’un écrivain, soutenu par Bernanos et Paul Valéry, Marcello-Fabri (Miliana 1889 – Alger 1945), injustement oublié, comme me le disait Mohammed Dib qui l’avait connu.

Marcello-Fabri est poète, peintre, essayiste, dramaturge, fondateur de deux revues à Paris, de 1919 à 1939. Il s’est efforcé de faire connaître à la métropole, une jeune culture Méditerranéenne naissante aux noms encore inconnus aujourd’hui. J’ai découvert tout un patrimoine culturel absent de notre mémoire car occulté par les médias quels que soient les travaux de transmission de mémoire de leurs descendants, enfermé dans les espaces spécialisés : universités, bibliothèques, centres culturels, facultés, collections de bibliophiles et revues de français d’Algérie. Sans possibilité de respiration auprès d’un large public qui pense, en toute bonne foi, que le patrimoine artistique de la France d’Algérie commence dans les années 50. Ce qui est faux. Ou que tout ce qui a précédé est mineur dans son ensemble et jugé péjorativement par les historiens, à l’éclairage d’une morale historique soutenue par une certaine idéologie.

Ces ouvrages sont pourtant l’humus sur lequel s’est élaborée l’œuvre d’un Camus et contre lesquels s’est construit, lentement, le concept moderne de nation algérienne. C’est avec ce double regard que j’ai lu et répertorié les œuvres significatives de la littérature d’Afrique du Nord de 1920 à 1950 environ. Celles qui ont été éditées, celle qui méritent une réédition afin de retrouver cette architecture d’ensemble, littéraire et artistique, entrant en résonance avec les mythes d’un peuple neuf, avec ses plages de respiration, des œuvres réactives, une contre mythologie, un imaginaire radicalement différent à partir des années 50 même si ces œuvres seront éditées plus tard.

Mais nous aurons ainsi l’éclairage des écrivains, des peintres, des dramaturges sur l’évolution de l’histoire de France en Algérie, histoire elle-même basculée à l’intérieur d’une histoire plus vaste, celle de l’Algérie d’aujourd’hui, de l’Antiquité à nos jours, avec son propre patrimoine littéraire et artistique. C’est ainsi qu’il faut lire, appréhender le bilan artistique de la France, le sortir des critères de morale sous lequel on l’étouffe, que ce soit par le silence ou par la pléthore des cris de mémoire après 1962, tous d’une importance extrême, mais pour des raisons différentes et étrangères à cette nécessité de réédition. Et le placer sous des critères esthétiques où la morale historique, en constante évolution elle aussi, a d’ailleurs toute sa place.

Car ces oeuvres sont à la fois le témoignage d’une époque de styles de vie, de traditions aujourd’hui perdues et celui d’une conception du monde allant de la Renaissance à la Deuxième Guerre Mondiale, en rupture totale avec la notre aujourd’hui et cela intéresse tous les lecteurs francophones, tous les chercheurs.

On a bien réédité, en partie grâce à l’ Année de l’Algérie, et pour notre plus grand plaisir, les journaux, chroniques, voyages de peintres et d’écrivains d’avant 1900, qui ont découvert l’Algérie, se sont attachés à décrire et à comprendre deux formes de civilisations qui coexistaient, à les opposer avec toutes les erreurs engendrées par la vision d’une seule perspective, celle d’un Occident triomphant, portant jugement sur l’Orient, sans la réciprocité du regard. Mais non sans lucidité car l’admiration, proche de l’amour quand elle existe, sait voir et juger juste.

Et nous savons les dommages regrettables et quelquefois définitifs qui sont ainsi causés, nous renvoyant, à nouveau, à notre responsabilité, à notre conscience individuelle et collective d’aujourd’hui, dans un cycle sans fin.

Nous sommes donc en présence d’un héritage d’importance à ne pas laisser perdre, à mettre à la disposition du plus large public possible. Ces œuvres, en l’état actuel, manquent de statut ce qui les fragilise énormément et leur enlève de leur valeur pédagogique, pourtant, d’une pleine actualité. En effet, elles nous éclairent à la fois sur notre sens de la destruction et de la construction, sur notre peur de l’autre, mais aussi sur notre possibilité d’accéder ou non à ce qui fonde notre humanité. Cette humanité est à recréer, aujourd’hui, en permanence, à la condition de trouver une autre forme de pensée et de langage à articuler à notre approche de l’Orient et de l’Occident.

Et se rappeler que seul l’art est capable de nous purger de l’inimitié de l’histoire faite par les hommes à travers le mépris et l’intolérance. L’art seul a le pouvoir d’opérer la réconciliation.

Simone Rinaudo
Présidente de l’Association des Amis de Marcello-Fabri
Paris, septembre 05