MARCELLO-FABRI vu par Jean POMIER

Il est des morts qui accusent Dieu

Fabri,
force extraordinaire d’attaque lancée contre le front de la nuit, qu’elle essayait obstinément de rompre soit par les patientes sapes de la raison, soit par de subits commandos-de-la-Clarté parachutés sur les lignes intérieures de l’inconnu,
Fabri,
puissance de rassemblement dressée sur les déroutes de l’âme moderne, érigée aux carrefours de ses fuites éperdues, pour reprendre en mains, dans ses mains ouvrières, dans ses mains assurées et synthétiques la conduite de la Horde “humanimale” en migration vers les mirages entrevus (...).
Fabri,
Argonaute de quelles conquêtes, navigateur de thalassies inexplorées, âpre capitan à bord de “La Découvrance”, cette nef d’Idéal dont il tendait, sur la mer émouvante des Doctrines et des Systèmes, la course hauturière vers les Iles, qui-sait, désertes du Bonheur; étant dans l’aventure homme de barre et vigie à la fois, et de ses grands yeux levés, captant d’infra-messages d’astres et tous les signes amicaux de l’Infini (...).
Fabri,
POETE
(...) A il est vrai, par bonheur, que nous ne sommes pas perdus de lui, de tout lui. Une oeuvre extrêmement importante, plus encore que la part connue du public, a été écrite par Marcello-Fabri (...). L’édition ne tardera pas. Alors commencera - elle est déjà commencée - cette survie des grands écrivains que leur génie fait si hauts que même la mort ne peut les atteindre.
Mais veille alors le verbe, au-dessus du grand corps abattu.
Et veille aussi la mémoire des amis et des hommes, l’amour de ses proches.

JEAN POMIER
Afrique n° 206, janv.-fév. 1946

MARCELLO-FABRI vu par Abdelkader FIKRI

ABDELKADER HADJ HAMOU FIKRI
INAUGURANT LA STELE DU SCULPTEUR EMILE GAUDISSARD
DEDIEE A MARCELLO-FABRI,
MORT LE 28 DECEMBRE 1945, A ALGER

Marcello-Fabri... un des hommes dont la terre, pourtant féconde, n’est pas prodigue. Il était poète, il était artiste, il était penseur (...). C’est aussi l’intellectuel africain, un nouvel esprit, un esprit jeune et plein d’audace, un esprit renaissant où se rencontrent Rome, Paris et Médine à la fois. Aucune hardiesse de pensée lui était étrangère. Il disait par exemple : “L’homme de génie, c’est éternellement le merle blanc, le mouton à cinq pattes.” C’est une sorte extraordinaire de bâtard, le bâtard social. Par son inadaptation même à la vie du groupe, par l’inadéquation de sa pensée aux données admises, il est, d’avance, renié. Famille, milieu, patrie, sanhédrin, caste, classe et religion même, unanimement le rejettent.

Marcello-Fabri s’entretenait souvent d’Islam avec moi. Il appréciait ma religion. Nous parlâmes souvent de Notre seigneur Mohammed; c’est ainsi qu’il savait cette parole de notre Prophète : “Déplacez-vous et vous vous enrichirez.”

(...) Qui sont les génies de la pensée, en profondeur? Ce sont des hommes qui voient, bien que morts, ceux-là, leur monument chanter dans les coeurs de ceux chez qui l’amour du divin est rare! Ce sont les Achari, Ghazali, deux Arabes; Spinosa, Bergson, deux Juifs; Voltaire, Goethe, deux Chrétiens. Des Européens? Non. “Six hommes, m’a dit Marcello-Fabri, six fils d’Adam”. Il était de ceux-là.


ABDELKADER FIKRI
Afrique n° 223, mai-juin 1948

MARCELLO-FABRI vu par Jamil HAMOUDI

L’AME HUMAINE
CHEZ MARCELLO-FABRI ET AVICENNE par JAMIL HAMOUDI

Je n’ai d’autre but ici que d’apporter de modestes notes sur un point, d’ailleurs assez étonnant dans l’oeuvre poétique de Marcello-Fabri, qui a été relevé par un arabisant distingué, Monsieur le Professeur Jahier, de la Faculté de Médecine d’Alger. Il concerne une certaine ressemblance entre Marcello-Fabri, poète du XXème siècle, et Avicenne , philosophe et poète du Moyen-Age musulman. Le fait est tellement intéressant qu’il mérite d’être étudié. En effet, Marcello-Fabri ignorait l’arabe et tout permet de croire qu’il ne connaissait pas l’oeuvre poétique d’Avicenne. Il s’agit donc d’une rencontre purement fortuite, d’une “ressemblance” qui montre que les grands esprits peuvent se retrouver à de mystérieux rendez-vous. Il y a d’ailleurs entre Marcello-Fabri et Avicenne des différences essentielles qui rendent la rencontre plus curieuse. Marcello Fabri était un esprit créateur; il voulait toujours donner une valeur nouvelle à des idées déjà connues et, souvent, il rebrassait ces idées au point de transformer leur contenu habituel, ce qui n’était pas le cas d’Avicenne (...)

(...) Puisqu’il s’agit pour nous de rechercher une ressemblance entre Marcello-Fabri et Avicenne, nous la trouvons dans deux poèmes : l’un, d’Avicenne, " Le poème de l’âme " et l’autre, de Marcello-Fabri, " Le roman de l’âme ", " Les Chers Esclavages " , La Cité Nouvelle, 1938. Avicenne, dans Le poème de l’âme, imagine l’âme humaine sous forme d’une colombe qui descend d’en haut jusque sur le corps humain pour partager sa vie et prendre sa part de la destinée que crée et limite la volonté de Dieu. L’âme qui, au début, refuse de voisiner de si près avec le corps, finit par accepter ce risque (...).

(...) Marcello Fabri, composant son poème dans une langue belle etriche, ne s’éloignait pas beaucoup d’Avicenne, ni de sa manière deconcevoir l’âme et la destinée humaine. Il est resté longtemps à méditer, penser et réfléchir en face de l’âme mourante qui souffrede se sentir sur le chemin de la mort, déjà frappée par l’instant où elle va aller à la rencontre du néant.Il voyait l’état de l’âmedans l’océan de la vie humaine, atteinte par la méconnaissance de la matière, par l’oubli des hommes s’éloignant de leurs devoirs etde leur tâche sacrée. Tournant ses regards vers l’homme mouran Marcello-Fabri continuait à lui rappeler combien son âme était pure et digne, patiente et modeste, généreuse et toujours sensible, toujours à son côté pour lui rendre n’importe quel service(...)


Ton âme qui se fait fille-de-la-lumière
aux jours d’orgueil avait dressé sa flamme fière
mais maintenant
que l’heure
va sonner pour elle au gong-des-temps
elle s’inquiète et s’apeure...
Effluves de chimie inutile. Yeux qui pleurent
Les fleurs ont à présent des couleurs affolées
et leurs parfums s’épandent à peu près comme fit ton délire
sous l’oeil-infirme-et-chaud-qui-luit-au-bout-des-cierges

Marcello-Fabri achève son poème en posant des questions que lui impose une quiétude à la fois humaine et philosophique, voisine de celle d’Avicenne (...). En homme du XXème siècle, il nous laisse dans le doute.

Qui sait... ô certitude te connaître? (...)

Ame, ma soeur, va, dépouille notre puanteur

s’écrie Marcello-Fabri qui achève son poème par ces vers destinés à nous laisser sur une impression d’une extrême douceur, en face d’une véritable assomption :

... car voici l’heure revenue
où la lumière va pouvoir se replonger nue
au sein d’un océan-d’innocence-infinie

Les deux penseurs avaient, ainsi en commun la même idée essentielle. Mais Avicenne s’est contenté de peu de détails; il est resté aux frontières du doute et du dégoût, considérant la matière de l’homme en l’absence de l’âme comme une chose sans valeur. Marcello-Fabri, lui, nous a parlé longuement de la vie; il est entré dans les détails et nous a fait vivre en sa compagnie toutes les étapes de la vie humaine sans oublier les sentiments et les gestes des humains (...).

Marcello-Fabri a voulu d’abord édifier une oeuvre poétique, créer une forme poétique digne du créateur qu’il était. La beauté du style, les exigences de l’esthétique comptaient pour lui, les mots, les sons, les rythmes coloraient et orchestraient ses pensées même lorsque celles-ci l’orientaient vers la philosophie et le savoir scientifique.

Marcello-Fabri apparaît comme un poète pour qui la philosophie, les idées sociales et scientifiques sont des éléments pour donner un langage à la poésie et l’enrichir de tous les apports d’une pensée moderne. 

(Traduit de l’arabe)
JAMIL HAMOUDI
L’Age Nouveau, n° 95, déc. 1955

MARCELLO-FABRI vu par Robert RANDAU

UN HOMME D’ALGERIE par ROBERT RANDAU

Ce grand écrivain algérien est mort, il y a quelques mois, à l’improviste, mais sachant, non sans sérénité, qu’il mourrait (...). Il était l’un des auteurs lyriques les plus admirés de sa génération, chef de l’école du " Synchronisme ", et l’apparition de son recueil " Les Chers Esclavages " avait été saluée comme un événement par la critique (...). En son jeune temps, il avait fondé à Paris " La Revue de l’Epoque "; un groupe de jeunes gens enthousiastes s’y essayait, à sa suite, à la critique des valeurs anciennes et à la recherche d’un ordre qui permettrait à de fraîches initiatives d’accéder à une autre beauté. Quatre ou cinq ans furent consacrés à ce combat. Quand il découvrit qu’il était sans issue et que beaucoup reculent au moment où il convient d’agir, il s’en retourna en Algérie.

Là, avec un courage méritoire, il se fit colon, défricha de la broussaille, rendit à la culture des jachères envahies par la traînasse et le palmier nain, planta de la vigne et créa deux importants domaines, dont la prospérité, entretenue et développée par des soins assidus, témoignait les qualités d’intelligence, d’énergie et de labeur du pionnier leur maître (...).

Sans cesser de s’intéresser à ses cultures, il se transporta de nouveau à Paris, et trois ans avant la guerre, créa une grosse revue. " L’Age Nouveau ", à laquelle il donna une orientation idéologique propre (...), publication à la fois littéraire et politique qui se tenait à l’avant-garde des activités spirituelles humaines. La conduite philosophique de la revue était assurée par Marcello, qui la maintenait dans de multiples papiers. Il luttait contre tout totalitarisme et, dans un article qui fit sensation, prévoyait et excusait le meurtre des chefs fascistes, nazis, phalangistes, rexistes, etc.

Marcello naufragea sa revue à l’armistice et se retira à Alger, où il se consacra à des travaux littéraires originaux et à des besognes moins pacifiques.

" Président de la Fédération Africaine des Travailleurs Intellectuels (F.A.T.I.) ", dont il fut le fondateur, l’écrivain algérien organisait des conférences, soutenait des artistes malheureux, tentait de les amener à coopérer à la même tâche, au lieu de s’assassiner de querelles qui décourageaient la bonne volonté (...). Il n’était pas une infortune qu’il ne secourut. Les oeuvres de bienfaisance de toutes confessions religieuses, le savaient accessible à l’émotion, et abondant dans ses largesses; les entreprises de haute intellectualité recevaient de lui l’aide la plus discrète et la plus efficace.

Quant maints intellectuels, assommés d’abord par la nouvelle de l’armistice, ahuris par la propagande vichyssoise, et peu à peu restitués au sang froid par les abus et l’arbitraire de l’autorité civile et militaire et les pillages méthodiques des ressources algériennes, commencèrent à se regrouper en vue d’une résistance d’abord inefficace, ils prirent l’habitude de se rassembler à l’habitation de Marcello-Fabri, aux environs d’Alger. Et là on se tenait au courant les uns les autres de la situation et l’on partait l’espoir au coeur. Fabri était devenu le patriarche. Ce qu’a été l’action de ses fils dans la Résistance, M. José Aboulker, dans un livre sur le débarquement des Alliés en Afrique du Nord, et M. Gabriel Esquer, dans un récent et magistral ouvrage sur le 8 novembre 1942, l’ont dit avec l’autorité du témoin et de l’historien. Pendant que l’action des conjurés se poursuivait, Marcello et son épouse étaient dans les affres de l’inquiétude, pleins d’appréhension sur le sort de leurs enfants, mais jamais ils ne tentèrent de les détourner de leur devoir, ni de les affaiblir dans leurs résolutions. Le meurtre du capitaine Pillafort, dont Mario (nom porté dans les commandos par le second fils de Marcello) avait été le lieutenant au cours de l’action insurrectionnelle, fut en ce temps-là le plus grand chagrin de Fabri (...)

Entre-temps, il menait campagne contre les profiteurs de la victoire dans " Honneur et Patrie ", journal des Anciens Combattants, dirigé par l’excellent romancier algérien Robert Migot. Et il songeait à se transporter de nouveau à Paris; il y reprendrait la publication de " L’Age Nouveau " (...)

(...) Et voici qu’un après-midi, le deuil dans le coeur, nous montâmes à Mont-Hydra lui dire un dernier adieu. Son visage était souriant, mais encore empreint de cette froide et redoutable énergie qui avait gouverné son existence, ordonné ses affections, fait son caractère (...).

ROBERT RANDEAU
Afrique n° 213, mai-juin 1948